(il faut avoir lu le sans-papiers 2, ci-dessous)
« A table » pouvait-on entendre crier depuis la cour où se trouvait Mourad. Il hâte le pas puis court. Il se retourne pour
heurter violemment le pote de la pièce commune avec son gros sac à dos et là, à sa grande déception, il n’en était rien. Le déjeuner n’est pas servi comme venait de le suggérer Sabrina. Il était
pourtant rentré sans détours pour savourer son déjeuner avant de repartir à l’école. Depuis l’arrivée de son grand frère, Sabrina l’a habitué à de véritables festins midi et soir. Des frittes lui
avait-elle promis hier, et ce n’est certainement pas pour qu’il arrête de l’assaillir de question à l’heure du coucher. Avec un peu de chance cette poule dont il avait suspecté l’absence à la
basse cour serait elle aussi sur la table de ce midi. Contrarié, il jette son sac, qu’il portait pourtant avec tellement de fierté, par terre rien que pour embêter sa sœur qui là induit
en erreur et va s’assoir à coté de sa mère au coin du feu. Mais il continue à surveiller son sac du coin de l’œil. Ce sac! Ah ce sac, Mourad n’autorisait même pas Nassim, son
meilleur ami, à le porter. « Ce sac viens de paris » disait-il à ses copains « c’est mon frère qui me l’a envoyé, il y en plein là-bas à paris, il m’a envoyé même une trousse
assortie pour mes crayons ». Mais en ce moment tout ce qu’il l’intéresse c’est son ventre qui gargouille.
Sa petite scène ne produit pas l’effet escompté. Sa mère ne le gronde pas pour avoir jeté son cartable et Sabrina n’éclate pas de rire
comme elle a coutume de le faire pour se moquer de ses bouderies. Il se met à grommeler sa colère avec de temps à autre des « pourquoi », des « toujours » et des
« jamais » qu’on pouvait distinguer parmi ses balbutiements. En effet, personne ne semble se soucier de sa déception manifeste. Sabrina est occupée à achever la préparation du
repas tandis que sa mère regarde fixement la flamme avec un air songeur. Au coin du feu, le regard cassé, elle n’a de pensée que pour son fils déprimé. Cela fait une semaine qu’il vit
cloitré dans son grenier, car c’est là qu’il couche depuis la mort de son père il y à cinq ans. Un bon garçon se disait elle, comment la vie peut elle aussi cruelle avec lui? Il a pris la
responsabilité de sa famille depuis que la perte prématurée de son père fit de lui l’homme de la maison. Elle se remémore les conversations téléphoniques qu’elle avait avec lui lorsqu’il
était à Paris. Il appelait une fois par semaine, qu’il en ait eu les moyens ou pas. Au téléphone elle lui martelait toujours « t’occupe pas de nous, mon enfant, garde un peu
d’argent pour toi t’en aura besoin un jour ou l’autre, tu n’as pas à t’inquiéter pour nous. La vente des cerises nous apporte de quoi vivre et ta sœur et moi tenons un beau potager avec
toutes sortes de légumes ; nous ne manquons de rien ». « Vous n’avez plus besoin de travailler », lui retoquait-il à chaque fois, « je vous enverrais de
l’argent tous les mois, occupes toi de ta santé et laisse moi m’occuper du reste ». La mère avait appris à s'arranger avec la misère du quotidien mais la joie de voir son fils réussir et
rester fidèle à sa famille lui procurait le sentiment que sa vie n’est finalement pas si inutile qu’elle l’a toujours considérée. C’est avec une multitude de veux de joie et de bonne
fortune pour son fils que Fazia finissait toutes ses conversations téléphoniques; au point que parfois Karim s’en sentait gêné de raccrocher « que dieu te protège mon fils, que
dieu te rende le bonheur que tu nous procures à tous » et autres «j’espère que tu nous reviendras bientôt le cœur satisfait et en bonne santé ».
En s’installant, probablement pour susciter une réaction, Mourad bouscule sa mère mais elle ne branche pas. Présente mais absente, elle attend
l’appel de la petite Lisa la fille de la voisine qui va l’accompagner chez la devineresse du village d’à côté. Elle en a entendu beaucoup de bien. Elle va la voir en désespoir de cause après
avoir tout essayé. Rien ne semble prendre avec Karim, le plus cher de ce qu’elle a dans ce monde et la plus cuisante de ses plaies. Peut être que cette vieille guérisseuse pourrait le faire
sortir de son isolement. Quitte à y mettre toutes ses maigres économies elle est déterminée à tout essayer.
- Tante Fazia, l’interpella la petite
voix de Lisa qui vient d’entrer dans la pièce.
- Oui mon enfant, répondit Fazia en
se retournant.
- Ma mère te fait dire que dès que papa
aurais fini de manger elle passera te voir pour aller chez…je ne sais plus qui, désolé. Mais elle a dit que tu le savais.
- Merci, ma Fille, reste déjeuner avec
nous, même Mourad n’a pas encore mangé.
- Je ne peux pas, tante Fazia, je dois
aider maman à faire la vaisselle.
- Vas-y alors et rentre directement à la
maison, ta mère doit t’attendre.
- Au revoir, lâche timidement Liza en
sortant.
Mais qu’est ce qu’il fait là haut, s’exclama soudain Sabrina, comme si cette réflexion n’était pas destinée à être entendue. Va appeler ton frère
enjoint la mère à Mourad qui s’exécute aussi tôt. Arrivé en haut de l’escalier il appelle son frère à maintes reprises sans avoir de réponse. Il se met alors à tambouriner sur la
porte comme quelqu’un qui n’a pas envie de remonter l’escalier une seconde fois parce qu’il ne s’est pas montré insistant. « Maman, il ne répond pas », dit il en redescendant
« peut être qu’il n’a pas faim ou qu’il envie de manger plus tard ». D’un coup la mère prend conscience qu’elle n’a pas entendu de bruit en provenance de cette chambre
depuis hier soir. Elles se regardent simultanément avec Sabrina, comme si elle lui avait transmis ses angoisses par une sorte de télépathie. Suivie par sa mère Sabrina monte les deux
par deux les quelques marches qui séparait la pièce principale de la chambre de son frère. Puis elle s’arrête net derrière la porte et tend l’oriel pour distinguer d’éventuels bruits qu’elle
n’aurait pas pu entendre d’en bas. C’est alors qu’elle sent sur ses pieds un léger courant d’air froid provenant de la fenêtre que Karim a du laisser ouverte. Etrange se dit elle, elle regarde le
bas de la porte et remarque un bout de papier que le vent a du pousser hors de la chambre. Elle s’en saisit pour lire ce qu’il lui semble être une lettre. Elle ne l’aurait pas fait en d’autres
temps mais l’état de son frère qui ne parlait plus légitimait, pour elle, toute intrusion bienveillante dans sa vie privée. Sa mère qui est à une marche derrière elle la presse de traduire
ce qu’elle lisait mais Sabrina ne semblait pas l’entendre. Elle enfonce littéralement la porte pour lancer en suite un cri lancinant qui finit par confirmer les craintes de sa mère.
Effondrée nna Fazia s’assied sur la dernière marche de l’escalier. Elle à tout compris. Il n’y avait plus qu’a attendre que sa fille dont on pouvait entendre, à pressent, les gémissements de
puis l’extérieur de la maison sorte et lui lise ce maudit papier.
Sabrina, effondrée, finit par sortir et calmement se mit a coté de sa mère qui serrait le petit Mourad dans ses bras ; et se mit à
lire.
« Maman, Sabrina, Mourad » lit Sabrina avec un détachement schizophrénique
« Je m’excuse…maman je n’ai pas réussi, je préfère que tu meures avec la joie de retrouver ton mari et ton fils que de te laisser mourir
chaque jours de tristesse de voir ton raté de fils se battre à armes inégales contre la misère. Sabrina, j’ai caché un peu d’argent sous mon lit, ça c’est pour toi, ton inscription a
l’université l’année prochaine, soit une bonne fille, grande sœur, peut être réussira tu a faire ce que ton petit frère n’a pas réussi.
Mourad, occupes toi du mieux que tu peux de maman et de Sabrina, demande de l’aide à Ammi (cousin) Arezki mais surtout ne lui en veux pas s’il ne
te l’accorde pas. Tu sais qu’il a une famille nombreuse et sa femme est malade. Soit moins sévère avec Sabrina que je ne l’ai été moi. C’est une fille bien, tu sais.
J’ai cessé d’espérer le jour ou cet homme m’a dit « VOS PAPIERS MONSIEUR » ces quelques mots ont signé la fin de mes jours …J’ai cherché à lui
pardonner, à pardonner à tous ceux qui ont participé à mon expulsion, car ce ne sont que des outils entre les mains d’une volonté qui leur est supérieure. Mes ce sont ces outils qui mont fait du
mal. Comme une bête qui mord le bâton qui lui fait mal faute d’atteindre la main du maitre qui la bat, moi le sans papiers ta victime, je te maudis toi mon bourreau ; maudit soit-tu
jusqu’ à tes derniers jours et au-delà
Maman, Sabrina, Mourad, je vous abandonne, ainsi, à la volonté de dieu, la mienne n’a rien pu changer, puisses-t-il être clément envers
vous.
Adieu votre bien aimé Karim. »